A quoi ressemblaient les logements de Cansado ?


Bonjour,

Je suis Philippe RANCHERE. Je n'ai habité que peu de temps à Cansado, de 1962 à 1964, et y suis retourné d'Octobre à Décembre 66. Mon père était le directeur du dépôt de la BP, et nous résidions dans une maison de cadre. J'ai fréquenté l'école en 11° et 10° avec M. Camille, et en 7°, avec M. Tchill. J'ai mis en ligne sur les sites de Laurent Fraquet et de Michel Cosquer, que je remercie, quelques photos de ces séjours.

Même si je n'ai conservé de Cansado que des souvenirs d'enfant, cet endroit m'a profondément marqué, notamment en ce qui concerne son urbanisme, très hiérarchisé, et son architecture extérieure et intérieure.

On peut qualifier l'ensemble de rigoureux, froid, témoignant même d'un côté "lutte des classes", avec les logements de cadres, d'agents de maîtrise et de subalternes, sur le modèle des villes minières ou du textile, mais pourtant, quelle qualité d'aménagement, et d'adaptation au climat

" De retour à Port-Etienne, nous retrouvons ceux de nos collègues .... Ils sont dans un grand état de nervosité et se plaignent de pas avoir pu dormir car ils viennent d'essuyer 4 jours de vent de sable. Placé au nord d'un promontoir, le lieu que nous avons choisi pour implanter notre 2° cité, à 7 kms au sud du village, semble moins exposé que Port-Etienne. Il se nomme Cansado, un nom espagnol que lui ont donné les pêcheurs canariens qui venaient peut-être s'y réfugier. L'architecte qui a essuyé ce vent particulièrement violent ne l'oubliera pas dans la conception des logements, et ceux-ci se révèleront bien adaptés au climat." (1)

La Miferma semblait prendre soin de ses agents, en les logeant correctement (il est vrai que dans la Mauritanie de 1960, c'était indispensable pour s'assurer une stabilité de personnel), et s'est dotée des moyens en conséquence.

Même si au regard des travaux de génie civil nécessités par l'exploitation du minerai de fer, la construction de Cansado ne devait pas être le plus lourd (Zouérate a certainement été plus complexe), il n'en empêche pas moins que l'affaire n'a pas du être aisée, ni en terme de travaux de bâtiments, ni en terme d'importation de matériaux et de mobiliers.

Concerné de par ma formation et mon activité professionnelle par les questions de logement, je m’intéresse à cet aspect de l’histoire. Peut-être ai-je également besoin de croiser l’idéalisme de ma vision d’enfant à la réalité d’une analyse adulte documentée ?

Quelques premières recherches et contributions m'ont donné l’opportunité de me faire une idée sommaire :

L'intention de base de la Miferma : Pour éviter la constitution d'enclaves coloniales, des cités ouvertes, de l'urbanisme spacieux, plusieurs types de logement, pour les cadres, les agents de maîtrise, toutes ethnies mélangées. Les cités doivent bien entendu comporter les structures de santé, d'éducation, commerciales et culturelles indispensables au bien-être du personnel et des familles.(2)

Le maître d'oeuvre pour Cansado : Le Cabinet ATEA-SETAP, fort d'une certaine antériorité en Afrique, notamment en collaboration avec le Cabinet d'Architecture Jean Prouvé (3). L'architecte est chargé d'une mission d'ensemble, assurant successivement la conception de l'aménagement général du site, de l'urbanisme, de l'architecture et des équipements (4). Dans un premier temps, la commande porte sur une cité de 5 000 h tout en prévoyant une extension à 35 000 h.

Le Cansado que j'ai connu (version 5 000 h ! - 1963 - 64)

"La ville, réalisée en un minimum de temps, donne donne une impression de très forte cohésion, d'unité quasi structurelle..."

"L'architecture ne se veut pas esthétique, elle s'appuie sur une analyse serrée des conditions du milieu. Les volumes simples, la sobriété des saillies et reliefs, exploitent les effets d'une lumière exceptionnellement dense. Le vent explique l'absence d'ouvertures au nord. Des murs écrans n'ont d'autres fonction que de couper sa progression...La température influe sur le volume de la cellule.Elle est combattue par l'utilisation de matériaux à grande inertie thermique, une ventilation intermittente... La force du milieu réduit les possibilités de distinction sociale en imposant les mêmes principes de construction pour tous, la même orientation sud ou est, la même présence de grands murs de façade. Cette uniformité répond enfin à un souci d'économie et offre la possibilité de préfabriquer sur le site certains éléments, chaînage, poutrelles des planchers, acrotères..."

"L'urbanisme obéit à une même cohérence.... et prend en considération la composition sociale de la ville qui obéit à un ordre strict...La diversité des groupes ethniques de la population appelée à résider à Cansado impose différentes catégories de groupement d'habitat...L'uniformité architecturale masque un principe d'organisation fortement ségrégatif hérité de la pratique industrielle elle-même. La ville reste en profondeur organisée comme l'entreprise qui l'a fait vivre..."(5)

Cet article flatteur pour Cansado, ne donne cependant aucune information sur les entreprises qui ont obtenu les marchés, ainsi que sur leur mode d'organisation

Deux documents dont j’ai eu récemment communication, permettent de répondre en grande partie à ces questions :

1) « Cansado – Ville Nouvelle » Atelier ATEA – SETAP - 1965

2) Le très intéressant mémoire de diplôme d’architecte « Cité de Cansado : ville ouvrière ou station balnéaire, une ville nouvelle des années 60 en Mauritanie : un aspect de l'urbanisme français Outre-Mer », - Sophie POPOT - Paris : Ecole d'architecture de Paris-Belleville, 2000.

Le chantier :

Dirigé par Jean Dimitrijevic, il s’étale de 1959 à 1963. L’objectif sur cette période est de construire 750 logements et leurs équipements.

(7) "Une fois le site choisi, il a fallu créer la chaîne de production et organiser le chantier.

Après avoir analysé les différents matériaux disponibles…, le choix constructif s’est porté sur la préfabrication légère de parpaings importés du Sénégal. La construction des refends s’organisa donc en filière sèche, sauf celle du chaînage et de l’acrotère. La construction en terre ou en grès fut rejetée car jugée peu résistante aux vents violents qui secouent cette région…Des moules sont été fabriqués sur place : les cadres de baie et les gardes corps, ou les poutrelles/dalles des toits terrasse. Tous les éléments étaient manutentionnés sauf les dalles des toits-terrasses qui étaient posés avec des instruments de levage…

.. A l’appel d’offre, ce sont de grandes entreprises françaises, quelquefois implantées au Sénégal qui ont été retenues :"

  • Groupement : Société Française de Travaux Publics – entreprise pilote - ; Entreprise Razel, Société Chaufour Dumez
  • Entreprises spécialisés : Laurent Bouillet, Plomberie ; Société Générale d’Electricité, électricité, Socipra, peinture vitrerie ; Consortium d’étanchéité, étanchéité ; Société de Construction Bel Air, menuiserie ; Les Carreleurs Français, carrelage ; Eau et Assainissement, adduction d’eau ; Etal, réseaux téléphoniques et électriques
  • Equipement : Mobilier International, Knoll, G. Robert, Steph Simon, At Diderot (8)

(7)" L’importation de produits manufacturés a été réduit au minimum. Cette notion de minimum est subjective, elle comprend par exemple les sanitaires en céramique…les robinetterie, cuisine aménagée menuiserie recouverte de formica) les revêtements en mosaïques de grès cérame vitrifié…

… Une économie de moyens a été recherchée afin de permettre la faisabilité de la durabilité du projet. Par exemple, par souci de simplicité et d’économie, un nombre limité de modèles de menuiserie fut mis en œuvre. Ils étaient importés de la Sarthe, et acheminés par péniche avec de la terre et de l’eau potable de Bretagne pendant les transports à vide des premiers convois minéraliers. L’architecte a du s’accommoder des difficultés d’approvisionnement et des difficultés techniques. La main d’œuvre choisie se composait d’un minimum de techniciens qualifiés français et d’un maximum de Maures, de Canariens, et de Sénégalais employés sur place…."

Les logements (8)

Les logements ouvriers :
   
   
Les logements maîtrises :
   
Les logements cadres:
   
A ces logements s’ajoutaient des immeubles collectifs, résidence pour célibataires et cadres
   
Les équipements, et notamment :
 
   
L'école :
 
   
Avec une différence très nette de qualité entre l’école européenne et l’école mauritanienne
   
Le club européen :
 
   
   
Les clubs ont aussi fait l’objet d’une grande attention. Ces équipements de proximité venaient en 3° place après l’équipement scolaire et cultuel. Le café, la salle de jeux, la piscine, le cinéma, le terrain de basket, de foot, de kart.
Ce choix d’activité caractérise cette époque nouvelle : jeux collectifs masculins, courses avec de petites voitures, projections cinématographiques, nage en piscine, bronzage et bikini. Cet équipement éclaté marquait la volonté de satisfaire les familles pour les stabiliser à Cansado. C’est pourquoi les installations qui leur sont dédiées étaient plus importantes que celles pour les Maures… Ces programmes et la façon de les mettre en avant dans la publication (de l’ATEA-SETAP) font penser à une publicité pour un club de vacances au soleil.(7)
   
L'aménagement intérieur des logements de Cansado
   

Cet aspect relevait également de la mission d’ensemble de l’architecte.

On peut noter la présence pour l’équipement de Steph simon, entre autre éditeur des meubles de Jean Prouvé (et de Charlotte Perriand), qui collaborait à cette époque avec la SETAP à la construction du Musée et Centre Culturel du Havre (7)

Selon mes parents, le mobilier de base était identique pour tous les logements (subalternes, agents de maîtrise, cadres moyens et supérieurs).

Toutefois, les cadres disposaient de pièces supplémentaires de mobilier, dont les bibliothèques "nuages" de Charlotte Pérriand, et, semble-t-il également, de buffets plus « généreux ».

Ce mobilier, d’un désign pratique et solide, et d’un esthétisme certain, a bien remplit son contrat.

Vous trouverez ci dessous quelques photos familiales ( je figure sur les photos non floutées) de notre logement, où j'ai essayé de mettre en valeur quelques pièces. J'ai également inséré, pour illustration, et sans garantie de pérennité, quelques url de galeries qui, ironie de l'histoire, importent du mobilier de Cansado pour le proposer aux amateurs de design 50's, où sa côte semble particulièrement élevée. C'est ainsi que, très récemment, un buffet complet 3 portes, similaire à celui figurant dans les photos ci-dessous, signé Charlotte Perriand, a été vendu 65 000 US $ sur E Bay, les enchères débutant à 35 000 US $ !!! Un rare buffet 5 portes est proposé dans une galerie new-yorkais selon une estimation allant de 100 000 US $ à 150 000 US $, et un simple banc aux environs de 7 000 US $

La décoration des logements de cadre variait selon des harmonies "terre, soleil, lune" Notre logement était "lune", à dominante de noir, blanc et gris. Ma mère, qui débarquait en Octobre 62 de la verdure d’une villa dakaroise dans l’aridité du désert et ce décor particulier n’en a pas conservé un grand souvenir…

Conclusion :

Je ne suis jamais allé à Zouérate, et la documentation sur la construction de cette cité est, semble-t-il, difficile à trouver.

Cela étant, au regard de la problématique de l’époque, confortés par les photos et plans mis en ligne sur ce site, ces deux cités sont jumelles sont le plan conceptuel

Alors, cités idéales, phalanstère dans le désert, Arc et Senan version Saharienne post coloniale ?

La « nostalgie » enjolive les souvenirs, mais une analyse plus stricte peut ramener à la réalité. Dès 1967, un rapport du Ministère Français du Logement est assez critique sur Cansado :

   
   

Le jugement de la même mission sur Zouérate est plus mesuré.

Peut-être plus posément peut-on émettre le jugement que si l’idéal de la Miferma se voulait généreux dans son expression, la réalité fut moins poétique. Cette cité, ainsi que celle de Zouérate, répondait à une logique industrielle et économique rigoureuse et froide.

Villes utilitaires, villes où les adultes ne faisaient que passer, villes sans souvenirs, où seuls les enfants se créaient des racines ….

   

(1) In "Miferma : une aventure humaine et industrielle en Mauritanie", p. 55, Jean Audibert - Editions l'Harmattan Paris
(2) idem p 92-94
(3) Voir "Architectures Françaises Outre mer" Collection Villes -Editions Mardaga - Liège 1992
(4) Voir l'ensemble de l'Article "Ville et industrie en Afrique", et plus particulièrement le paragraphe "L'urbanité à la conquête du désert : Cansado", p. 366 à 373, in "Architectures Françaises Outre mer"
(5) idem p. 367 et 368
(6) Charlotte Perriand" - Editions du Centre Pompidou - Paris 2005 - p. 162 à 164)
(7) « Cité de Cansado : ville ouvrière ou station balnéaire, une ville nouvelle des années 60 en Mauritanie : un aspect de l'urbanisme français Outre-Mer », - Sophie POPOT - Paris : Ecole d'architecture de Paris-Belleville, 2000.
(8) « Cansado – Ville Nouvelle » Atelier ATEA – SETAP – 1965

   
L'aménagement intérieur de la maison de cadre de mes parents
   
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Bibliothèque "Nuage" Charlotte PERRIAND

voir : http://www.patrickseguin.com/design/atelier/atelierprouve3.htm

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Bibliothèque - Chauffeuse tube

voir : http://www.jousse-entreprise.com/html/furniture/perriand/gallery/perrgall03.html

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Vue de la bibliothèque, du salon, du hall et de l'entrée de la cuisine
voir :
http://mapage.noos.fr/ch.paulve/contenu/perriand/perriand.htm

Bibliothèque - Chauffebuffet_1963_1.jpg

Buffet "Charlotte Perriand"
voir : http://www.patrickseguin.com/design/perriand/charlotteperriand2.htm

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Le salon en couleur

voir : http://mapage.noos.fr/ch.paulve/contenu/perriand/images/02_big.jpg

buffet_1963_2.jpg
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Vue du buffet et du salon
voir :
http://www.patrickseguin.com/design/perriand/charlotteperriand3.htm

Philippe RANCHERE - Février 2008

Me joindre : rancherep@hotmail.com